Immigration : Un génocide sous silence
Quand, faute d’emplois, de réponses adéquates à leurs aspirations parce que les richesses du continent sont pillées par les puissances occidentales et nos économies inféodées à un commerce mondial déloyal. Quand, à l’horizon, les nuages s’amoncèlent chaque jour un peu plus, faute de perspectives, ces Africains et plus particulièrement les jeunes qui tentent de fuir leur pays d’origine dans l’espoir de vivre mieux ailleurs, rencontrent en guise de réponse des balles réelles tirées par les forces de l’ordre espagnoles et marocaines avec la bénédiction de l’Europe forteresse. La barbarie vient d’atteindre son comble à la frontière sud de l’Europe et sur les côtes ouest africaines où selon une ONG andalouse le nombre de morts par noyade entre décembre et janvier 2006 est d’environ 300.
Attirés par les mirages de l’Europe opulente qui présente les clichés d’un paradis terrestre, les candidats africains à l’émigration voient leur rêve se brisé et leurs espoirs s’effondrer comme un château de carte à la porte dudit Eldorado européen.
D’Alger à Ceuta et Melilla en passant par Oujda, Zag, Smara, Bel Younes, le Sahara, la traversée du désert est no comment ! Pour mémoire, dans la nuit du 28 au 29 septembre 2005, environ 500 “candidats à l’émigration” ont tenté de forcer les barrières barbelées des enclaves espagnoles de Ceuta dans l’espoir d’atteindre l’Europe.
Une semaine, plus tard, c’est-à-dire le 6 octobre le même spectacle se produit à Melilla. Sans hésitation aucune, les forces de l’ordre marocaines et espagnoles, conformément aux instructions qu’elles ont reçues, ont réagi violemment. Conséquences: officiellement, dix à quinze personnes ont été abattues et une centaine blessées. En réalité le bilan est plus lourd, car les jours qui ont suivi, le Maroc a mobilisé près de huit milles hommes( Police, gendarmerie, armée) pour passer au peigne fin le no man’s land où les migrants avaient élu domicile en attendant de rejoindre l’Europe.
Blessés, torturés, humiliés, certains d’entre eux ont été abandonnés agonisants sous un soleil de plomb dans le Sahara, où ils mouront de faim et de soif. Le seul tort de ces hommes et femmes massacrés à la porte de l’Europe de Schengen est d’aspirer à une vie meilleure, de vivre dans la dignité et d’assurer la survie de leurs familles respectives.
Manu militari, les ressortissants des pays avec lesquels le Maroc a des accords de rapatriement, notamment le Mali et le Sénégal, ont été expulsés par avion sous bonne escorte. D’autres, par contre, ont été reconduits à la frontière algérienne, non sans être bastonnés, torturés et menottés pendant le trajet par les forces de l’ordre marocaines qui veulent débarrasser le royaume chérifien de ces ‘’portes misère’’.
Au lieu d’une analyse approfondie du phénomène migratoire -dont ils sont du reste en grande partie responsables - et des solutions durables, les Chefs d’Etat européens à travers les organisations d’intégration notamment, la Commission de l’Europe et l’Union européenne ont débloqué des sommes faramineuses pour endiguer par tous les moyens y compris la barbarie le flux migratoire. C’est ainsi que des mûrs de ‘’sécurité’’ de plus en plus hauts ont été érigés et un dispositif plus sophistiqué avec les moyens technologiques de la dernière génération mis en place pour contrôler les frontières.
Pis, dans le cadre de l’externalisation de sa politique migratoire qui consiste à faire prendre en charge par ses voisins au sud du Sahara la protection des frontières, l’Europe hégémonique a doté le royaume chérifien d’un véritable arsenal de répression et d’humiliation ( armement, avions etc.) destiné uniquement à la surveillance pour ne pas dire à l’hyper militarisation des frontières.
Droits fondamentaux foulés aux pieds, dignité humaine bafouée, cette tragédie se déroule sous le regard indifférent sinon laxiste des gouvernants africains pour qui l’essentiel consiste à tout mettre en œuvre pour être dans les bonnes grâces de leurs homologues occidentaux ou d’être mieux vus par l’opinion publique occidentale. Malgré l’ampleur des drames de Ceuta et de Melilla, aucun chef D’Etat africain (ou presque) n’a su faire une réelle lecture de la situation et encore moins monter au créneau pour dénoncer cette barbarie et exiger que cesses de tels traitements à l’égard de ces êtres humains. Or, s’ils ne sont pas les premiers responsables de cette situation, il n’en demeure pas moins que le droit de briguer les suffrages d’un peuple les oblige à apporter des solutions aux aspirations de ce même peuple qui contribue à asseoir la légitimité de leur pouvoir.
Sans nul doute, la principale cause de l’immigration reste et demeure le chômage dont le taux augmente, ici comme ailleurs, de façon exponentielle. La destruction de l’agriculture paysanne, la baisse des prix des matières premières, la dette, le système éducatif asphyxié par les Programmes d’ajustements structurels et des reformes dictées par les Institutions de Brettons Wood, ne répondant plus aux besoins du marché de l’emplois est également une machine à fabriquer des chômeurs. Et pour cause, 80% de ces jeunes qui fuient leur pays d’origine sont titulaires d’un baccalauréat ou de son équivalent dans les pays anglophones. A la crise de l’emploi s’ajoutent l’instabilité constante du continent du fait des guerres fratricides aux origines souvent politiques et stratégiques, les maladies, la famine etc.
Les images tragiques des événements de Ceuta et Melilla, comme celles du Caire, et plus récemment celles des îles Canaries sont bel et bien représentatives d’un tournant grave dans l’évolution de l’ordre actuel du monde. Celui-ci exige que l’on questionne davantage les rapports entre le Nord et le Sud ainsi que les modèles de coopération et d’intégration sous-régionale, régionale et mondiale qui sont imposés à nos pays. Au moment où dans le cadre de la mondialisation sauvage, l’Europe s’octroie le droit de choisir ‘’ses Africains’’, nous nous devons de prendre notre destin en main.
Par Abdoulaye Barry