Interview : Mme Traoré Oumou Touré de la CAFO : «Nous refusons d’être mangées comme des mangues mûres...»
L’Afrique toute entière a fêté hier lundi 31 juillet la panafricaine de la femme. Une occasion pour la Rédaction du Journal «Le Public» d’ouvrir ses colonnes à Mme Traoré Oumou Touré, la Présidente de la Coordination des Associations et des ONG féminines (CAFO). Dans un entretien à coeur ouvert, celle dont le combat en faveur de l’écrasante majorité de la population malienne ( plus de 51 pour cent), parle de la condition féminine au Mali, des difficultés que rencontrent ses concitoyennes, du refus de femmes maliennes de servir de bétail électoral.
Le Public : Qu’est-ce qui vous inspire la célébration, chaque 31 juillet, de la fête panafricaine des femmes ?
Mme Traoré Oumou Touré : Pour qui connaît l’histoire, la célébration de la panafricaine est très symbolique, particulièrement pour le Mali. Ce mouvement a été créé en 1958 à Bamako grâce aux femmes maliennes. Cela démontre à souhait que le combat des femmes au Mali n’a pas commencé aujourd’hui. La panafricaine est une torche allumée par nos aînées sur laquelle nous devons veiller.
Il faudrait peut être voir comment changer la stratégie de combat par rapport à l’éveil de conscience des femmes. J’approuve entièrement la célébration du 31 juillet pour au moins ne pas tuer la mémoire de nos mamans. Cette fête montre la détermination et la participation des femmes à l’édification d’une société meilleure. Vous n’êtes pas sans savoir que la panafricaine a servi à l’émergence de femmes leaders sur le continent.
Le Public : Que pensez-vous de l’aspect trop festif de la panafricaine. Cela ne banalise-t-il pas l’événement ?
Vous savez que la fête est culturelle chez nous, surtout par rapport à l’espace que la femme occupe. A titre d’exemple : pour faire sortir la femme et l’amener dans l’espace de la vie publique, il faut la fête. Même traditionnellement pour trouver une femme, il faut que l’on organise une fête. Il faut savoir donc que la fête est un élément de nous même. Moi personnellement, je ne vois la célébration de la panafricaine, comme un folklore.
On l’a voit comme notre espace de communion, un lieu de rassemblement. Le seul jour où nous avons pensé que les maliennes pouvaient être en communion ensemble, c’est la célébration d’une telle journée. C’est ce jour où l’occasion est donnée à plus de 3000 femmes d’accéder directement à nos plus hautes autorités, notamment le chef de l’Etat. C’est une occasion pour nous aussi d’évoquer nos préoccupations devant les décideurs. La panafricaine, ce n’est pas la fête pour la fête.
Nous avons des messages à véhiculer. Malheureusement, certaines autorités pensent que l’espace de la panafricaine est réservée seulement aux femmes. Ils oublient que c’est eux qui ont pris les engagements aux noms des femmes. Il faut qu’ils viennent souvent écouter celles pour lesquelles les engagements ont été pris. Nous souhaitons que nos frères intègrent davantage cet espace pour comprendre aux mieux nos préoccupations. C’est un combat commun et non un combat de femme.
Mme la Présidente, est-ce ces derniers temps il y a eu une avancée notable dans le combat que mènent les femmes maliennes en vue de leur émancipation ?
Je n’aime pas souvent l’expression combat des femmes. Le combat, ce n’est pas celui des femmes seulement. C’est le combat du sous-développement, c’est le combat des hommes et des femmes. Quand une femme a des problèmes, c’est tout son entourage immédiat qui est sollicité. La multiplication des associations et organisations féminines est un témoignage éloquent du désir ardent des femmes à se faire valoir.
Peut être qu’elles ont des limites pour diriger de manière viable et fiable leur association. Cependant, la réalité est tout autre dans notre pays où les femmes sont touchées par un fort taux d’analphabétisme, où l’environnement leur est très hostile. Je veux parler du poids très pesant des us et coutumes. Les femmes en majorité n’ont pas l’esprit de négociation.
Nous sommes en adversité constante. Nous ne connaissons pas le partenariat. Nous nous battons pour faire sortir nos consoeurs de cet engrenage. Aujourd’hui si vous voyez qu’il existe au Mali plus de 2000 associations ou ONG féminines, c’est qu’il y a un besoin croissant des femmes à s’émanciper davantage. Ce qui fait défaut, le renforcement des capacités. Nous devons amener la femme malienne à participer aux débats, à produire plus de richesses avec la création de projets. Nous sommes utiles au foyer, mais il faut que nous soyons aussi utiles à la vie publique. Que nous nous soyons une force réelle de propositions pour notre pays.
Mme la Présidente, les femmes passent souvent plus de temps à se tirer dessus. Présentement, êtes-vous parvenues à accorder vos violons ?
Nous n’avions jamais tiré les unes sur les autres. On nous a plutôt utilisées les unes contre les autres. Il y a des nouvelles formes de gouvernance qui sont apparues. Certains dirigeants pensent qu’il faut s’accaparer des organisations. Nous avons dit non à la CAFO au sein de laquelle nous avons nos avis, notre personnalité.
Nous ne nous sommes pas organisées pour que des gens viennent nous manger comme une mangue mûre. Ce n’est pas faisable à la CAFO. Comme les gens pensent que les femmes sont un groupe cible propice, ils ont créé d’autres associations avec des moyens conséquents. Ce ne sont pas les moyens qui peuvent suffirent. Ce sont plutôt la qualité des ressources humaines. C’est une adversité absurde qui n’aide pas le pays. Ici à la CAFO, la majorité de nos membres a compris.
Nous avons souffert de nombreux coups bas. On a tiré sur nous, en essayant de ternir notre image en nous attribuant ce qu’on n’a jamais fait. Mais on a su résister, en continuant sur notre lancée. Nous avons essayé de donner une identité à la femme malienne à travers des actions lisibles et visibles. Les politiques voient souvent aux femmes du bétail électoral seulement. C’est eux qui créent la dissidence entre les femmes du pays.
Nous avons besoin de paix et de stabilité. J’ai toujours dénoncé l’immixtion de certains hommes entre nous. Nous allons combattre tout obstacle qui tente de nous entraîner dans une adversité inutile. Dieu merci, nous avons maintenant un Département ministériel qui nous écoute. Nous ne sommes plus l’adversaire du Département, comme c’était le cas dans un passé récent.
Comme projet immédiat à la CAFO, nous nous efforçons de mettre l’accès sur le renforcement des capacités des femmes, notamment sur la loi électorale.
Propos recueillis par Ibrahim Guindo
